Recensions

« Comptes rendus », Revue historique, vol. 641, no. 1, 2007, pp. 181-245.

Sudhir HAZAREESINGH.Mis en ligne sur Cairn.info le 01/12/2007 :

https://doi-org.proxy-scd.u-bourgogne.fr/10.3917/rhis.071.0181

Carole Reynaud-Paligot, La République raciale. Paradigme social et idéologie républicaine, 1860-1930, Paris, PUF, 2006, 338 p.

208La République raciale décrit l’émergence d’un paradigme racial au sein de l’idéologie républicaine française pendant la seconde moitié du XIXe siècle, à travers une étude à la fois théorique et prosopographique d’une discipline naissante, l’anthropologie. La première partie de l’ouvrage retrace les premiers pas de cette nouvelle science anthropologique en analysant l’œuvre de Paul Broca, véritable père fondateur qui contribua décisivement à l’établissement de la Société d’Anthropologie, bientôt suivie d’un Institut et de plusieurs revues savantes. Le livre reconstruit ensuite le discours racial des premières générations d’anthropologues, centré autour de la notion d’inégalité entre races, d’une hiérarchie gouvernée par l’homme blanc, et d’une vision dépréciative des autres races – surtout des Noirs, que Broca pensait « incivilisables ». Cette partie du livre s’achève par l’insertion de ce paradigme racial dans le contexte idéologique des débuts de la IIIe République. L’ouvrage démontre le caractère distinct de la raciologie républicaine, qui se démarquait notamment du racialisme nationaliste en repoussant l’antisémitisme et en rejetant l’idée que la race puisse constituer le fondement de la nationalité. En même temps, le livre démontre clairement l’existence d’un « socle commun » de pensée raciale, partagée par toute l’élite républicaine : on y retrouve notamment les thématiques du déterminisme biologique, de l’hérédité raciale et de l’inégalité des races.

209La deuxième partie du livre est consacrée aux usages scientifiques et coloniaux de ce paradigme. Dans les sciences humaines et sociales, de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1920, les notions d’inégalité raciale et d’hérédité furent reprises et amplifiées par des intellectuels comme Renan ou Boutmy, dans les milieux de la sociologie durkheimienne, ou encore dans l’ethnographie d’un Lévy-Bruhl. En 1919, le poète et romancier Charles Richet, directeur de la Revue scientifique (et ardent républicain et franc-maçon), se fit l’avocat d’un eugénisme agressif, prônant notamment le contrôle des mariages, la stérilisation et l’euthanasie des indésirables. Cette pensée raciale républicaine, qui anticipait à certains égards la philosophie sociale de Vichy, trouva son ultime expression dans la pratique coloniale de la IIIe République. Dans l’un des meilleurs chapitres du livre, Mme Paligot démontre comment ce racialisme fut « au cœur des représentations du monde colonial » : d’une part, en fixant comme doxa le principe de la supériorité de la civilisation européenne, dont les réalisations inspirèrent à Albert Sarraut « un juste sentiment d’orgueil de race blanche » ; d’autre part, en réaffirmant la vision dépréciative des autres races, surtout des Noirs, perçus comme fatalistes, infantiles, vaniteux et prétentieux (les Arabes écopèrent également d’une série de qualifications négatives). Surtout, ces représentations justifièrent une politique coloniale foncièrement inégalitaire, qui établit des hiérarchies arbitraires entre peuples colonisés (parfois aussi au nom du vieux principe divide et impera) et abandonna rapidement le principe républicain d’assimilation en faveur de la notion d’association, sous-tendue par une doctrine résolument différentialiste. L’universalisme des Lumières fut ainsi obscurci par cette vision inégalitaire, explicitement inscrite dans le droit colonial et ouvertement assumée dans la pratique éducative française, qui freina l’enseignement des indigènes autant par racisme (la mise en doute de la capacité des jeunes colonisés à recevoir le même niveau d’éducation qu’un Français blanc) que par opportunisme (la peur de l’émergence d’une élite locale qui contesterait éventuellement le pouvoir politique français). Le second principe, bien évidemment, contredisait et invalidait le premier. Mais peu importe : le colonialisme républicain n’en était pas à une contradiction près.

210La République raciale est un ouvrage qui marquera l’historiographie autant par la qualité intrinsèque de sa recherche que par les questions radicales qu’il pose à notre compréhension du républicanisme en France. Saluons d’abord la variation, superbement maîtrisée, des échelles d’analyse : les constantes de cette pensée raciale apparaissent dans des sphères distinctes (la discipline anthropologique, les sciences humaines et sociales, les milieux politiques républicains et coloniaux), et l’ouvrage s’appuie sur une impressionnante variété de sources : archives (publiques et privées), journaux et périodiques et travaux scientifiques. Aux antipodes d’une vision angélique des fondements idéologiques de la IIIe République, le livre insiste sur le poids de l’inégalité raciale dans les représentations républicaines des peuples colonisés et, d’une manière plus générale, sur les contradictions internes de la pensée républicaine. Car ces représentations racialistes ne furent pas le seul fait de nationalistes exaltés, ou de « petits Blancs » bornés : l’élite républicaine opportuniste et radicale y souscrivait massivement. En effet, cette gauche républicaine qui s’opposa à l’Empire, qui défendit Dreyfus, et qui combattit la montée du fascisme fut la même qui épousa ardemment les principes raciologues : d’amples citations de Paul Bert, de Georges Clemenceau et de Paul Rivet le soulignent très clairement. La démonstration de Mme Paligot est d’autant plus convaincante qu’elle est mesurée dans le ton et rigoureusement scientifique dans son approche. Soucieux de ne pas courtiser la polémique, l’ouvrage n’utilise d’ailleurs pas, à dessein, le terme « raciste » pour qualifier la pensée républicaine. Mais il pose bel et bien un problème qui a confronté le républicanisme en France depuis la Révolution, et qui reste toujours d’actualité : comment penser et intégrer la différence culturelle dans une vision de la cité marquée par la généralité et l’universalisme.

211En interpellant ainsi l’histoire du républicanisme, l’ouvrage offre de précieux arguments à tous ceux (historiens, sociologues, politistes) qui œuvrent depuis quelque temps à repenser avec moins d’angélisme l’idéologie complexe qui fonda la IIIe République. La République raciale démontre également toute l’importance des notions de communauté et de citoyenneté non pas simplement en termes philosophiques et juridiques, mais aussi sous l’angle des mentalités et des représentations. Diachroniquement, l’ouvrage de Mme Paligot évacue la lubie qui consiste à voir dans la doctrine républicaine de la fin du XIXe siècle une simple reprise (avec quelques ajustements positivistes) de la tradition républicaine des Lumières. L’essor des thèses darwiniennes et spencéristes aux débuts de la IIIe République démontre qu’il y a bel et bien rupture entre la pensée républicaine de la fin du XVIIIe et de la fin du XIXe siècle – ce qui justifie pleinement la notion de changement de « paradigme » que défend le livre. Mais la question la plus lancinante que pose l’ouvrage s’inscrit dans une synchronicité plus longue. Car la vision et la pratique racialiste des élites républicaines ne disparurent pas avec la IIIe République : elles sous-tendirent les guerres coloniales de la IVe République, et nourrissent aujourd’hui les thèses lepénistes, partagées par une large minorité de Français (et souvent reprises par certains hommes politiques « républicains »). Autant hier qu’aujourd’hui, donc, la vision racialiste est ancrée dans la société française. Pour s’en rendre compte, il suffit de voir la représentation dépréciative de certaines minorités et de leur culture, qui reste très présente dans le discours intellectuel français ; et la véhémence avec laquelle certains émules du néorépublicanisme contemporain rejettent le « multiculturalisme », souvent avec une mixophobie culturelle à peine voilée. Le républicanisme français contemporain ne serait-il, en fin de compte, qu’une forme déguisée de communautarisme ethnique ? Voilà la question redoutable que fait surgir avec brio ce livre dérangeant et salutaire.

212Sudhir HAZAREESINGH.Mis en ligne sur Cairn.info le 01/12/2007https://doi-org.proxy-scd.u-bourgogne.fr/10.3917/rhis.071.0181

Carole Reynaud Paligot La République raciale. Paradigme racial et idéologie républicaine, 1860-1930 Paris, Presses universitaires de France, 2006, 342 p.

LUCETTE VALENSI,  Identités », Annales. Histoire, Sciences Sociales, vol. 64e année, no. 6, 2009, pp. 1389-1458.

202 L’étude de Carole Reynaud Paligot forme d’abord un chapitre d’histoire des sciences. Le titre annonce qu’il est inspiré par Thomas Kuhn et son recours à la notion de paradigme dominant pour élucider la structure des révolutions scientifiques. S’ajoute à cette référence un modèle plus socio-historique qui, à partir des biographies des acteurs, reconstitue leur carrière et leurs réseaux dans tous les domaines, et non pas seulement dans celui de leur profession ; et qui, en même temps, suit la constitution d’une discipline puis son recul. Il s’agit dans ce cas de l’anthropologie, ou science de l’homme, telle qu’on l’entend entre les années 1860 et 1920. Elle a pour socle la Société d’anthropologie de Paris, cénacle de savants organisé sur le modèle déjà éprouvé de la Société asiatique (1823), de la Société de géographie de Paris (1821), etc. Le groupe des fondateurs comprend le chirurgien Paul Broca, des professeurs au Muséum national d’histoire naturelle et à la faculté de médecine, plus quelques académiciens. La Société a ses leaders intellectuels et institutionnels et ses porte-parole : Paul Topinard, professeur d’anthropologie biologique et auteur d’un manuel d’anthropométrie, Abel Hovelacque, titulaire d’une licence de droit et linguiste, Charles Letourneau, docteur en médecine, Jean-Louis de Lanessan, professeur d’histoire naturelle à la faculté de médecine de l’université de Paris. Elle fonde son École d’anthropologie en 1876, a ses journaux, publie des ouvrages, lance ses collections, tient des congrès internationaux. Plusieurs de ses membres sont accueillis à l’Académie de médecine, à l’Académie des sciences, ou à l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Elle réunit ainsi tous les éléments d’une science institutionnalisée et autonome. Par sa position, ses publications, son action, elle est en mesure d’agir sur d’autres sphères.

203 La nouvelle science de l’homme tient surtout à un paradigme emprunté à l’histoire naturelle : comme les chiens, l’humanité connaît des divisions naturelles ; elle est formée de races pourvues de caractères objectifs et mesurables, et hiérarchiquement organisées ; dans ses rapports avec la nature, elle partage des traits avec le règne animal mais une distance sépare « les termes les plus élevés de la série de [s] singes et les termes les plus inférieurs de la série des hommes » (Paul Broca). L’enquête empirique, la démonstration, démentent le paradigme et vont d’échec en échec. La couleur de la peau et les caractères physiques qui différencient nettement les groupes ne peuvent rendre compte de l’hétérogénéité de chacun d’eux : blanche ou noire, il n’y a pas de race pure. L’anthropométrie, le calcul du volume puis l’analyse de la forme du crâne prennent le relais et donnent d’aussi médiocres résultats, quand des groupes estimés inférieurs révèlent des performances supérieures à celles des Blancs. L’angle facial, puis l’indice nasal, autres instruments de mesure et de comparaison, aboutissent à un nouvel échec. La raciologie doit s’éloigner de l’anthropologie physique et se réfugie dans la psychologie collective : nouveaux délires sur les rapports stables entre races, hérédité et niveaux de civilisations ; nouvelles élucubrations sur l’opposition entre races industrieuses et capables de progrès et races inférieures, sur l’amélioration desquelles, il est vrai, les opinions divergent.

204 L’anthropologie d’alors affronte de grands débats, entre mono- et polygénistes (les hommes descendent-ils d’un seul ancêtre, comme l’enseigne la Bible, ou ont-ils des origines plurielles ?) ; entre transformisme et créationnisme (le produit de la Création est-il fixe ou peut-il évoluer ? Charles Darwin (1859) a-t-il raison ?). Si évolution il y a, si l’animal et l’homme entretiennent une relation de parenté, le sauvage est-il le chaînon intermédiaire entre le singe et l’homme civilisé ? Il n’y a jamais de réponse unanime à ces questions. Il surgit toujours des savants ou des idéologues pour combattre les démonstrations racistes. Mais à tous égards, cette anthropologie apparaît comme une science normale.

205 Jusqu’ici, le travail de C. Reynaud Paligot forme donc une étude classique d’histoire d’un champ scientifique. À ceci près qu’il s’agit d’une science fausse. Il n’importe. Une science parée de tous les atours d’une science légitime ne peut manquer de rayonner sur d’autres milieux que le sien. Et c’est ici que l’enquête de l’auteur prend une autre tournure et apporte, sur nos maîtres actifs dans les autres disciplines, et plus largement sur les grands acteurs de la IIIe République, un éclairage inattendu et un diagnostic troublant pour tout esprit rationnel du XXIe siècle. Que les artisans de l’expansion coloniale française aient trouvé dans la raciologie une justification à leur action et à leur racisme ne surprendra pas. Qu’ils y aient puisé des principes de différenciation entre indigènes perfectibles ou non – Arabes/ Berbères, Asiatiques/Africains ; parmi ceux-ci, Mandingues/Bambaras/Peuls, etc. – ne surprend pas davantage. Mais dans la sphère politique, on découvre que la Société d’anthropologie n’a pas recruté ses membres dans les milieux nationalistes et antisémites, mais plutôt parmi les républicains. Convaincus que les hommes naissent et demeurent égaux en droit (il est vrai qu’ils n’y incluent pas les femmes), ces ardents républicains sont également convaincus que leur race, la blanche, est supérieure aux autres et donc appelée à les commander. Engagés dans l’action politique, ils sont proches des opportunistes et des radicaux. La Société et l’école obtiennent un soutien sans faille des autorités de la IIIe République, et reconnues d’utilité publique, elles en reçoivent des subventions régulières. Dans l’idéologie républicaine enfin, les thèmes centraux de la raciologie occupent une place importante et l’auteur en apporte des preuves irréfutables. Mais l’accent mis uniquement sur la question des races pourrait conduire à croire qu’elle est l’obsession des fondateurs de notre régime politique. C’est un pas qu’on hésitera à franchir.

206 Dans la sphère intellectuelle, les idées des raciologues se diffusent dans les milieux pédagogiques et nourrissent les manuels scolaires de la fin du XIXe siècle, ou le Dictionnaire-manuel illustré de géographie d’Albert Demangeon (1907). Elles pénètrent dans les sciences humaines, avec Hippolyte Taine, Ernest Renan, Théodule Ribot, Émile Boutmy, tous persuadés de la hiérarchie des races. De là, elle gagne l’histoire et la géographie qui, dans les années 1880-1890, sont aussi devenues des disciplines autonomes avec leur cursus universitaire et leurs diplômes. Les historiens professionnels, comme du reste les sociologues durkheimiens, ne sont pas prêts à faire de la race le principe d’explication des faits historiques, ni à reconnaître la supériorité de telle race sur les autres. Ils doutent de la validité des preuves fournies par la raciologie. Mais au tournant du XXe siècle, Charles-Victor Langlois et Charles Seignobos, ou encore Gabriel Monod, admettent, associée à d’autres facteurs, l’hérédité des caractères mentaux, et donc l’incommensurabilité des civilisations. Même un Henri Berr attend des résultats fiables d’études sur la psychologie, sinon des races, du moins des peuples. La géographie, elle, prend ses distances et avance la notion de genre de vie pour décrire et différencier les groupes humains, mais ses plus grands représentants n’excluent pas l’inégalité des races ni l’hérédité des caractères psychologiques lorsque sont décrits les peuples colonisés. Dans chacune des jeunes sciences humaines, C. Reynaud Paligot n’a pas de mal à trouver les traces d’une réelle ambiguïté sur l’inégalité des races et leur inégale aptitude à évoluer. Là encore, on se rassure en gardant à l’esprit que les fondateurs de nos disciplines ont mis d’autres questions au centre de leur projet.

207 Dès avant la Première Guerre mondiale, l’anthropologie perd du terrain. Les divers critères de classification des races se révèlent illusoires ; tous les groupes humains sont hétérogènes ; les caractères tant somatiques que mentaux sont instables. On finit par ne plus savoir, entre les deux guerres, en combien de races le genre humain se divise. Le conflit franco-allemand aidant, certains anthropologues sont gagnés par le nationalisme antigermanique et l’École d’anthropologie devient un pôle conservateur. Le paradigme raciologique sévit encore dans certains milieux universitaires, mais il n’est plus dominant. Si néanmoins l’anthropologie comme discipline se réorganise sur de nouveaux modèles avec l’Institut d’ethnologie de l’université de Paris en 1925, elle inclut l’anthropologie physique dans ses enseignements, et accueille encore quelques idées-forces de la raciologie.

208 LUCETTE VALENSI

« Identités », Annales. Histoire, Sciences Sociales, vol. 64e année, no. 6, 2009, pp. 1389-1458.

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Lectures
| Nouveau Monde éditions | Sociétés et Représentations
2006/2 – n° 22
ISSN 1262-2966 | pages 163 à 170

Lectures:
Carole Reynaud Paligot, La République raciale: paradigme racial et idéologie républicaine (1860-1930), Paris, PuF, coll.
« Science, histoire et société », 2006,
338 p.
par Sébastien Le Pajolec


Avec La République raciale Carole Reynaud Paligot s’est intéressée au rôle spécifique joué par l’anthropologie française dans la réflexion sur les races de la seconde moitié
du XIXe siècle aux premières décennies du XXe.
Comme le rappelle Christophe Charle dans sa préface, cette recherche ne se limite pas à une histoire de la discipline et de ses principaux représentants. L’ouvrage a une ambition plus large en proposant une « étude du projet culturel républicain » à travers l’analyse des discours et des usages de la pensée raciale développée par les anthropologues. L’auteur prend soin de bien distinguer son objet d’étude des recherches menées précédemment sur des théoriciens racistes, comme Gobineau ou Vacher de Lapouge, en qualifiant de « raciologues » les savants dont elle a étudié les œuvres et les parcours. Pour examiner cette « construction scientifique des représentations de l’altérité », elle croise les questionnements social, intellectuel, politique et culturel.
Les premiers chapitres lui permettent de définir avec précision quels contenus furent
diffusés par le courant de l’anthropologie raciale et comment celui-ci s’est installé dans la vie intellectuelle française. Carole Reynaud Paligot souligne notamment l’influence déterminante de la pensée naturaliste de la fin du XVIIIe siècle dans la mise au point de ce paradigme scientifique. Les théories raciologiques revendiquent l’héritage culturel des Lumières et s’inscrivent dans une longue tradition de représentation dépréciative de l’altérité. Forte de ses antécédents, l’anthropologie connaît un essor rapide pendant la seconde moitié du XIXe siècle: la Société d’anthropologie de Paris voit le jour en 1859, alors que l’École d’anthropologie naît en 1876. Cette dynamique s’appuie pour partie sur le succès de l’anthropométrie et sur la vivacité des controverses scientifiques (monogénisme contre polygénisme, créationnisme contre transformisme) qui traversent le champ anthropologique.
En dépit de ces débats, prouvant que la pensée raciale n’est pas monolithique, l’auteur
remarque qu’un consensus se dégage dans cette communauté savante autour de plusieurs affirmations qui fondent le paradigme racial: la supériorité de la race blanche, l’inégale perfectibilité des races humaines et la toute puissance de l’hérédité. Ce discours raciologique connaît son apogée durant les
années 1875-1880. Il bénéficie d’abord de la conquête d’une certaine autonomie disciplinaire par l’anthropologie (postes d’enseignement, création de revues) comme en témoignent les parcours de ses représentants les plus en vue (Broca, Quatrefages, Topinard, Manouvrier…). L’historienne démontre également l’importance de la présence de la pensée raciale dans les sciences humaines et sociales du second XIXe siècle. Les écrits des raciologues ont été lus, discutés et utilisés par les chercheurs des autres disciplines, par ceux qui s’intéressaient à la psychologie des peuples (Taine, Renan…), par les historiens et les géographes, et même par les sociologues de l’école durkheimienne.
Si les nouvelles exigences épistémologiques et méthodiques de ces disciplines
tendent à minimiser le facteur racial au profit d’autres démarches explicatives, la race et
l’hérédité ne disparaissent pas pour autant des travaux où la vision dépréciative de l’altérité demeure. Le rayonnement du paradigme racial toucha un plus large public à l’occasion de manifestations comme les Expositions universelles (présence d’un pavillon spécial « sciences anthropologiques » à Paris en 1878) et par le biais de la vulgarisation dans des revues non spécialisées, mais aussi dans les
ouvrages scolaires. Si un seul manuel du secondaire (celui de Louis Bougier) se réfère
aux publications des raciologues, Carole Reynaud Paligot signale le rôle actif de Paul
Bert, membre de la Société d’anthropologie et grand rédacteur de manuels scolaires, dans la diffusion des thèses raciologiques.
Mais, parmi toutes les analyses pertinentes de la première partie de La République
raciale, celle qui retient le plus l’attention concerne les liens entretenus entre les savants
qui façonnent cette pensée raciale et l’idéologie républicaine. L’ouvrage démontre leur
étroitesse en reconstituant les itinéraires militants des principales figures de l’anthropologie raciale. Leurs profils politiques sont ceux de parfaits républicains. Souvent originaires de la bourgeoisie provinciale, ainsi que de formation médicale, de nombreux raciologues se sont opposés au Second Empire et ont organisé des dîners républicains. La Libre pensée, soutien indéfectible de la République, est une des composantes clés de l’idéologie raciologique de la Société d’anthropologie.
Plusieurs membres de cette organisation savante sont par ailleurs des militants actifs
d’un autre réseau de sociabilité défendant le républicanisme avec ardeur: la Franc-maçonnerie. Dans un contexte politique où la Troisième République n’est pas encore assise et à un moment où l’anthropologie attend une reconnaissance institutionnelle un véritable réseau républicain se constitue autour de la Société et de l’École d’anthropologie. La discipline suscite l’intérêt de politiciens républicains – la plupart appartenant au courant opportuniste, qui lui accordent des subventions. Dans le même temps, les raciologues s’opposent au cléricalisme et à l’utilisation de la science des races dans une perspective antidémocratique (à la manière d’un Vacher de
Lapouge).
L’existence d’une culture raciale commune partagée par la communauté savante et politique apparaît encore plus nettement lorsque Carole Reynaud Paligot analyse les usages coloniaux des questions raciologiques. L’anthropologie est enrôlée sous la bannière du colonialisme et de sa mission civilisatrice. On demande par exemple aux
scientifiques de fournir des renseignements sur la capacité des Français à s’adapter aux climats des colonies. L’administration coloniale est imprégnée du « paradigme racial républicain » qui s’est développée au XIXe siècle, certains membres de la Société d’anthropologie ayant même des responsabilités militaires et administratives dans les colonies.
L’auteur mesure avec beaucoup de finesse l’impact des représentations raciales sur le
monde colonial. En dépit des contradictions que l’observation de terrain apporte aux
théories raciologiques, l’hérédité raciale demeure au cœur de la vision coloniale des indigènes. On retrouve donc des constantes dans le discours: le fait que les représentations de la race noire soient les plus dépréciatives tandis que les populations de race jaune font l’objet d’un discours plus positif. La réception coloniale des discours raciologiques est, en effet, distincte selon la perception raciale des populations indigènes, les politiques scolaires suivies en Indochine et en Afrique du Nord sont par exemple moins timides que celle initiée en Afrique noire car on imagine les Noirs plus rétifs à l’enseignement.
Le discours colonial rejoint aussi l’anthropologie dans sa méfiance vis-à-vis de la
perfectibilité des indigènes, en insistant sur la lenteur des progrès réalisés. Cette question est déterminante car elle remet en cause l’universalisme républicain et s’accompagne d’une attitude paternaliste à l’égard des colonisés.
Les politiques coloniales apparaissent comme une entorse aux principes républicains alors que le colonialisme est mené au nom de la République. La conception inégalitaire des races a pour conséquence la limitation de l’action éducative auprès des indigènes, et par extension de la mission civilisatrice pourtant au cœur du projet colonial républicain.
L’imprégnation des mentalités coloniales par les thèses raciologiques débouche enfin sur l’absence de droits politiques accordés aux colonisés. « L’inégalité des races s’inscrit dans le droit colonial » (p. 258).
La persistance des postulats raciologiques dans le contexte national tranche avec le
déclin de l’anthropologie en métropole, le nombre des membres de la Société d’anthropologie connaissant une nette diminution après 1890. Selon l’historienne, ce reflux a plusieurs explications. La première vient de la faiblesse du régime de scientificité dont se targuait l’anthropologie raciale. Les mesures anthropométriques désormais laissées de côté, les savants ne parviennent pas à se mettre d’accord sur des critères de différenciation des races et échouent donc à proposer une classification. Cette remise en cause des discours sur les races est aggravée par la concurrence
de sciences connexes en cours d’autonomisation (ethnographie de terrain, sociologie).
Enfin, les lendemains de la Première Guerre mondiale offrent au paradigme racial républicain un contexte moins favorable. Dans une République confortée, la communauté anthropologique ne joue plus le rôle d’avantgarde, elle fait l’objet d’une recomposition entre un groupe plutôt progressiste et un autre plutôt conservateur. La République a moins besoin des anthropologues et parmi ces derniers certains s’éloignent de l’idéologie républicaine. Dans les années Trente, on observe ainsi, chez plusieurs d’entre eux, le développement d’un antisémitisme, absent au
siècle précédent. C’est le cas notamment pour Georges Montandon qui sera expert du
Commissariat aux questions juives sous Vichy.
Outre des qualités de sérieux et de clarté, La République raciale vaut d’abord par sa mise au jour du paradigme racial républicain que l’auteur cerne au plus près, en étudiant aussi bien les œuvres et leurs idées que les hommes et leurs relations socio-politiques. La science des races a construit une vision hiérarchisante qui a influé de manière non négligeable sur les politiques coloniales de la Troisième République. Cette idéologie, de par sa nature, est aussi remarquable par sa résistance. Elle mute, décline, mais ne disparaît pas véritablement. L’évolution ne va jamais jusqu’à la rupture totale avec les postulats raciologiques, constate Carole Reynaud Paligot. Une approche comparative de la question à l’échelle des autres « sociétés impériales » serait très intéressante; l’historienne évoque, en effet, à plusieurs reprises, des distinctions entre les
positions française et britannique, mais cela reste trop succinct. Les liens entre la discipline anthropologique et l’administration coloniale sont-ils identiques en Angleterre et en Allemagne? Dans ces pays, les rapports entre l’anthropologie et les autres sciences humaines et sociales évoluent-ils de la même façon? Enfin, Sylvain Venayre, dans La Gloire de l’aventure (Paris, Aubier, 2002, 350 p.),
ayant souligné la présence de l’idéologie colonialiste dans la littérature pour la jeunesse à la fin du XIXe siècle, on peut se demander s’il y a eu des relations (sociabilités, lectures) entre savants et écrivains, voire cinéastes pour le premier tiers du XXe siècle. Les thèses raciologiques ont-elles inspiré les artistes, et si oui de quelle manière et avec quels effets? De ce point de vue, l’analyse de la diffusion culturelle du paradigme racial républicain reste à faire.

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Vincent Duclert, EHESS, 19 juin 2008

Races, racisme et antisémitisme

Carole Reynaud Paligot avait publié sa thèse, en 2006, aux Presses universitaires de France, sous le titre la République raciale 1860-1930. Elle y étudiait l’effort de la science française pour construire la catégorie de la race, qu’elle appela « paradigme racial » et qu’elle confronta avec l’idéologie républicaine de cette époque. L’historien Christophe Charle, qui signa la préface du livre, y voyait là « le projet transversal du livre […] : retrouver comment, à l’échelle de deux, voire trois générations de savants, a été constitué un paradigme scientifique (au sens de Thomas Kuhn) qui a occupé une position dominante dans les institutions scientifiques. Mais, ajoute-t-il avec raison, à la différence des paradigmes des sciences mieux établies, ce mode d’appréhension de l’histoire de l’humanité, à partir de critères qui se voulaient aussi rigoureux que ceux des sciences de la nature, a plus largement structuré la vision de l’histoire de l’humanité d’élites républicaines qui, dans le même temps, se lançaient dans l’aventure impériale et se trouvaient donc confrontées aux ‘races’ que ce paradigme définissait, hiérarchisait, classait, et auquel il assignait une position ‘naturellement’ subordonnée, justifiant ainsi leur domination et sujétion. » En combinant l’histoire des sciences, l’histoire intellectuelle et l’histoire administrative, Carole Reynaud Paligot réussissait dans son entreprise et produisait un livre important pour comprendre les relations entre science et idéologie. Son second livre, paru également aux PUF il y a quelques mois (Races, racisme et antiracisme dans les années 1930, coll. « Science, histoire et société », 173 p., 20 €), approfondit et décale dans le temps, sur les années 30, cette question de l’anthropologie raciale et de sa contradiction avec « les principes universalistes de la République » : « savants, hommes politiques et administrateurs coloniaux ont partagé, à des degrés divers, ces représentations différencialistes et inégalitaires du genre humain. » L’ouvrage propose une recherche excellente, à une réserve près, l’absence d’une étude méthodique de ce que sont précisément ces « principes universalistes de la République » fondant l’antiracisme et auxquels sont confrontées les « représentations inégalitaires de l’altérité », ne serait-ce que pour apprécier le recul d’un modèle égalitaire ou sa survivance décisive. Mais, comme l’écrit l’auteur, « cette contribution à l’étude de la culture républicaine […] n’est pas close ». A suivre donc, aux PUF certainement.

Vincent Duclert, EHESS

Revue d’histoire du XIXe siècle, Société d’histoire de la révolution de 1848 et des révolutions du XIXe siècle, 35 | 2007

Bruno Bertherat

Carole REYNAUD-PALIGOT, La République raciale. Paradigme racial et idéologie républicaine (1860-1930), Paris, Presses universitaires de France, 2006, 338 p. ISBN : 2-13-054975-6. 28 euros.

L’ouvrage de Carole Reynaud Paligot s’inscrit dans un champ historique déjà largement balisé, celui des études sur la « pensée raciale » en France des années 1860- 1930. La démarche s’inscrit dans une histoire des sciences (ici l’anthropologie) attentive au contexte. Son originalité réside dans le rapprochement entre cette « pensée raciale » et l’« idéologie républicaine ». L’auteure évoque un véritable « paradigme racial ». La démonstration aborde la construction de ce « paradigme racial », puis sa réception et ses usages. Le « paradigme racial » est élaboré dans le cadre de la Société et de l’École d’anthropologie. Ses origines remontent aux Lumières et aux travaux des naturalistes au tournant des xviiie et xixe siècles. L’anthropologie, qui devient autonome dans les années 1860-1870 sous l’impulsion de Paul Broca, se situe dans leur sillage. La race est définie par des caractères. Il y a une hiérarchie et les races non européennes sont déclarées inférieures. Toutefois, la croyance dans la relative perfectibilité de l’homme et dans le rôle de l’éducation marque la spécificité du modèle républicain. À ce propos, l’auteure emploie le terme de « racialisme » plutôt que celui de racisme. L’anthropologie élabore un modèle dans un contexte scientifique marqué par le débat sur les origines de l’homme. La parution de L’Origine des espèces de Charles Darwin en 1859 marque l’essor du transformisme et de l’idée de la descendance de l’homme à partir du singe. Dans cette généalogie, les races inférieures constituent le chaînon manquant. Le contexte scientifique doit être lié aussi au contexte politique. Le modèle racial des anthropologues légitime la politique coloniale. Son originalité réside dans le fait qu’il est produit par des savants qui ont soutenu la Troisième République. La « pensée raciale » républicaine se distingue par son refus de l’antisémitisme et du nationalisme. Il n’y a pas d’inégalité entre les races européennes. Les raciologues républicains refusent la vision d’une société décadente, croient au rôle positif de l’éducation, à la méritocratie et se méfient du concept de race pure. La « pensée raciale » trouve un large écho dans le monde politique et dans la société par le biais de la vulgarisation scientifique jusque dans les manuels scolaires. La validité du « paradigme racial » est confirmée par son influence. Les sciences humaines et sociales utilisent les problématiques anthropologiques. La psychologie des peuples, développée notamment par Taine, reprend les thèmes de l’hérédité et de l’inégalité des races. Le concept de race est également présent dans des disciplines devenues autonomes suite à la réforme universitaire, comme en histoire, chez les fondateurs de l’école méthodique, même s’il est de plus en plus concurrencé par les facteurs socio-historiques. Seule l’école durkheimienne semble introduire une rupture, le social seul devant expliquer le social. Pourtant, elle ne nie pas le rôle de l’hérédité et se montre dubitative au sujet de l’égalité des races. Même l’ethnologie culturelle d’un Mauss ne juge pas illégitimes les problématiques raciologiques. Autrement dit, certaines des caractéristiques du « paradigme racial » demeurent présentes. Cette présence est encore plus marquée dans la psychologie scientifique, discipline émergente à la fin du siècle. 184 lectures Le dernier chapitre s’attache à étudier l’impact des théories raciales des anthropologues au sein du monde colonial. La race blanche est destinée à coloniser ; les races inférieures sont destinées à être colonisées. Le devoir des races supérieures est d’éduquer les races inférieures encore dans l’enfance. Quant au métissage, tout comme dans l’anthropologie savante, les avis sont partagés. À l’égard des colonisés se met en place une politique d’association avec une législation coloniale qui institue un droit spécifique en fonction de la race, dont témoigne le régime de l’indigénat. En outre, l’enseignement est adapté aux races inférieures (contenu peu ambitieux et ségrégation). Cet ensemble de représentations a considérablement réduit les ambitions de la mission civilisatrice de la France, pourtant revendiquée par le régime républicain au nom de ses principes égalitaires et universalistes. Le « racialisme républicain » s’inscrit dans un sentiment de supériorité du monde occidental. Au début du xxe siècle, l’anthropologie raciale républicaine traverse une crise marquée par la disparition de ses figures historiques, des difficultés internes liées à la méthode de classification et l’autonomisation de nouvelles sciences comme l’ethnographie. La Première guerre mondiale accentue l’impact de la crise : déclin des effectifs de la Société d’anthropologie, contamination par les thèses nationalistes et revanchardes. L’après-guerre voit l’anthropologie se diviser en un courant progressiste et un courant conservateur. L’antisémitisme fait son apparition au sein de la communauté anthropologique dans les années 1930. La pensée raciale est encore largement partagée. Il n’y a donc pas eu de rupture totale. Carole Reynaud-Paligot nous convainc que le modèle universaliste de la Troisième République est « racialiste », c’est-à-dire inégalitaire. Il s’agit bien d’une vision iconoclaste, mais qui repose sur le souci constant de la nuance. La force de cette « culture raciale » à prétention scientifique ne laisse de frapper. On est tenté de faire un rapprochement avec un livre d’Annie Stora-Lamarre, La République des faibles. Les origines intellectuelles du droit républicain, 1870-1914 (2005), qui adopte pourtant une approche opposée. Ces deux ouvrages permettent en effet de mieux comprendre la généalogie et les ambiguïtés de la culture républicaine, qui apparaît productrice à la fois d’intégration (le citoyen, le faible) et d’altérité (le non-occidental, le colonisé, voire l’immigré).

Bruno Bertherat

H-France Review Vol. 12 (August 2012), No. 106

Carole Reynaud-Paligot, De l’identité nationale, Science, race et politique en Europe et aux Etats-Unis XIXe

XXe siècle. Paris: Presses Universitaires de France, 2011. x + 271pp. Notes. 28€ (pb). ISBN 978-2-13-059155-9.

Review by Martin S. Staum, Professor Emeritus, University of Calgary.

Carole Reynaud-Paligot has already enriched the study of the racial paradigm in French social scienceswith two works notable for painstaking research and clear argumentation. She has demonstrated the compatibility of notions of racial hierarchy with republican world-views during the Third Republic and the reinforcement of imperial domination by racial theories.[1] Here she aspires to investigate the contribution of physical anthropology to the idea of national identity in France, Britain, the United States, and Germany. The author shows that ardent nationalists of all political stripes could draw support and comfort from racial anthropology. Race played an important role even in western Europe, where “civic” nationalism supposedly overshadowed “ethnic” nationalism.

Inevitably in a work of such range some topics are treated in less depth (only pp. 155-63 on the Anglo-Saxon myth in Britain). On the other hand there is ample discussion (pp. 179-203) of the transnational eugenicist project of anthroposociologie, a creation of Georges Vacher de Lapouge and Otto Ammon. In one sense, the argument that anthropological study increased national rivalries is counter-intuitive.

Late nineteenth-century anthropologists liked to boast that the major European powers had similar racial components, albeit in different proportions. Hence their studies should have been conducive to international harmony with no inherent racial antagonisms.[2] However, Reynaud-Paligot does show that the myths of origins could indeed aggravate existing tensions. Moreover, at a time of diffusion of Darwinist notions of the struggle for existence, conflict could ensue from divergent ideas of superiority.

The early chapters of the book make up a catalogue of institutions that formed the “raciological international” of the years from 1850 to 1890. Besides the author’s own works, there has already been substantial study of the French anthropologists by Claude Blanckaert.[3] Reynaud-Paligot uses literature reviews in major French periodicals to explore the formation of anthropological societies all over Europe and beyond. Everywhere there was the formation of specialized learned societies, publication of periodicals,gathering of collections in museums, and efforts to establish special courses, schools of anthropology,and university chairs, despite the resistance of literary elites. The Société d’anthropologie de Paris, founded in 1859, was the first of its kind. With the indefatigable Paul Broca as secretary-general until 1880, the Society would exert a leadership role in Europe for years to come. Nevertheless, heightened interest in anthropological classification and racial theory was apparent in the even more numerous memberships of German societies in Berlin and Munich at the turn of the century and the even greater interest in the Weimar period.

Reynaud-Paligot makes the general argument that public support from governments for these societies stemmed in part from their contribution to the myth of glorious national origins. Napoleon III tolerated the Société d’anthropologie, despite its aura of anti-clericalism, in part because it reinforced the Gallic myth of French identity. However the author does not develop the reasons for the importance of this myth to the Emperor.

There is abundant evidence, though, that national rivalries hampered the incipient international network developed through correspondence and congresses. Despite repeated efforts, there was no international standardization of anthropometric procedures. All anthropologists measured facial features, longitudinal and transversal cranial diameters, and recorded skin, eye, and hair color, but could forge no agreement on universal standards.

Nationalist sentiments in time of war also overshadowed collaboration. After German forces bombarded the French National Museum of Natural History in 1870, French anthropologist Armand de Quatrefages produced a theory of Prussian barbarism. He argued that Prussians were a distinctive Finnish and Slavic race of different ancestry from other Germans. Rudolf Virchow angrily responded that there was no scientific evidence for such a view, and eventually conducted a long series of measurements which resulted in distinguishing two major types of Germans (though not distinctive Prussians), somewhat similar to the two French types discerned by Paul Broca. Virchow and other German scholars at this stage set aside Nordic superiority and rejected anti-Semitism. After the First World War, the first session of an International Institute of Anthropology in 1920 benefited from French leadership, but excluded German and Austrian scholars, over the objections of French Americanist Paul Rivet and German-American Franz Boas.

The French national myth evolved from early beliefs in the reputed Trojan ancestry of the French through the later contention in the eighteenth century that the Germanic origins of the Franks and their noble descendants made them superior to the Gallo-Roman peasantry. By the early nineteenth century, Amédée and Augustin Thierry created a new mythology of heroic bourgeois Gauls overcoming the domination of the Frankish nobility.[4] By the 1830s there was increased interest among the Ethnological Society of Paris (founded 1839) in physical characteristics for racial classification. By the time of Broca’s anthropologists, cranial measurements had replaced visual estimates of head shapes. The Gallic myth now consisted of glorifying the civilization of the migratory Celts, some of whom were blond, tall, and long-headed (Kymris) while the majority was shorter, dark-haired and more round-headed. Later it became commonplace to distinguish at least three major European races–tall, blond, long-headed Germanic or Nordic; dark-haired, shorter, round-headed Celts or Alpines; and even shorter, dark-haired, round-headed Mediterraneans.

Literary intellectuals such as Jules Michelet would try to limit the exclusive importance of race focusing the role of geography and social circumstances, and would also emphasize the most common form of the national myth–heroic Gauls becoming even more civilized by Roman culture and philosophy. Reynaud-Paligot argues that even the most nuanced portraits of French origins or psychology–those of Ernest Renan and Alfred Fouillée–rested on a foundation of the importance of race. Renan is famous for his refusal to base national identity on race or language, yet he himself subscribed to racial hierarchy in regard to “inferior” Africans and Asians and, despite his opposition to pan-Germanism, considered Aryans superior to Semites. Reynaud-Paligot portrays Fouillée as considering race more important than climate in French psychology. There are in my view some question marks about her interpretation of Fouillée, however, since he at least at one time concluded that European “types” in the modern era were less important for psychology than social milieu.[5]

In England in the late nineteenth century, authors such as William Stubbs and Edward Freeman celebrated the superiority of the Anglo-Saxon branch of the Germanic race. Particularly characteristic of the new racial nationalism in Britain was the disparagement of the Irish and occasionally of other Celts. Some concluded that the Irish were too inferior for self-government, while others like John Lubbock rejected home rule so that the Irish would be more likely to improve themselves by intermarriage. In the United States, theories of racial hierarchy, including research on crania and by implication brain size, fit well with the Manifest Destiny of western expansion (including subjugation of Mexicans), the repression of Native Americans, and the continuation of slavery. After the Civil War, racial theorists invoked black inferiority to justify racial segregation or impediments to voting. The era of the Spanish-American War (1898) heralded a resurrection of Anglo-Saxon superiority claims. From 1890 to the 1920s, the ethnic labeling of desirable immigrants, including legal exclusion of Asians and quotas on southern and eastern European immigrants, virtually overwhelmed the civic nationalism characteristic of the American polity. Apparent scientific support for alleged natural differences legitimized discriminatory practices. Several paragraphs retell the story of Charles Davenport’s Eugenics Record Office, the use of army intelligence tests to promote Nordic superiority, and the denunciation of race mixing.

The most creative detail and use of manuscript correspondence appear with the description of the racialization of the Aryan myth by Georges Vacher de Lapouge and his German colleague, Otto Ammon.

[6] For Lapouge, craniological studies showed the superiority of blond, long-headed (dolichocephalic) peoples, equated with Aryans, over the dark-haired, shorter (brachycephalic) Alpine (among Broca’s Aryans) or Mediterranean peoples. Constantly warning against any mixing of races, he thought that war and revolution had weakened the Aryans, while philanthropy and social welfare perverted natural selection in saving the uncreative round-headed. Lapouge unsuccessfully promoted both positive and negative eugenics. He also contributed to the polarized perception of Semites as dangerous rivals to the Aryans. As an atheist and anti-clerical, Vacher de Lapouge was more controversial than Ammon, but neither would satisfy the more moderate German nationalists. Clearly they alienated French enthusiasts for Celtic civilization. Hence Lapouge tended to be marginalized in France, but attracted more attention from the adherents of Nordic superiority in Germany after 1900. Hans Günther was a direct link from Lapouge to Nazism, and eugenic organizations, or courses in “racial hygiene,” flourished in Germany in the decades before World War I.Meanwhile, Reynaud-Paligot shows that there were differences between anthroposociology and Nazi ideology, as well as between Nordic theorists and Nazi practices. Lapouge did not advocate German expansionism or militarism, or equate all Germans with his Aryans. Nordicists would be suspicious of south Germans, and Nazis would ally with non-Nordic nations. Apart from the specific influence of anthroposociology, the very concept of racial hierarchy allowed, from the time of Houston Stewart Chamberlain to Nazi ideologists, a fusion of hierarchy and pseudo-Darwinist racial struggle possibly leading to persecution, if not extermination, of races deemed inferior.

One of the major issues of the book then becomes the reasons for the virulence of racially-based German nationalism in the early twentieth century. In answering this question, Reynaud-Paligot can only draw upon the hypotheses offered in works of social and political history dealing with this abundantly studied era. The most plausible is that the traumatic aftermath of World War I and the Versailles treaty, along with the economic crises of the 1920s and 1930s, created a psychological need for the positive reinforcement of concepts of Nordic superiority and the displacement of tensions onto an allegedly dangerous minority–the Jews. Supporting this thesis could easily demand another volume in social, economic, and cultural history that would be beyond the scope of the present project. The second more speculative idea is that the proportion of aristocrats among German intellectuals promoted a concern for heroic ancestry, as in the era of a flourishing nobility. However, the author also points out that most German anthropologists were not hospitable to Nordic and anti-Semitic racial ideology until the Nazi ascendancy.

By comparison, the myth of the Gauls in France and even of the Anglo-Saxons in Britain and the United States were lower in intensity, though they certainly allowed sometimes violent exploitation of the excluded, whether in the colonies or the American South. Moreover, most French anthropologists rejected Nordicism and anti-Semitism, and some of these vocally opposed Nazi ideology in periodicals such as Race et racismes (1937-1939). By this time, German anthropologists would tolerate no criticism and excluded themselves from international conferences. In France, the Aryan myth would not triumph until the ascendancy of the Vichy regime.

Given the substantial work of the author on the 1930s, however, it is worth noting that this book does dress the question of continuity between policies of the Third Republic and Vichy. The other elephant in the room is the attitude toward immigrants and how it affected concepts of French national identity. On that score the links between the Third Republic and Vichy might be more evident than in the isolated support among French anthropologists of Nordicism and anti-Semitism.[7] With 1940 as a chronological limit, the book cannot consider the careers of the extremist anthropologists that the author has previously studied–René Martial and George Montandon–and who served the Vichy regime.

To some extent, both of them leavened the concept of racial groups with cultural factors. Montandon developed the idea of ethnie, or ethnic group, not based on physical factors alone. This notion facilitated an attack on the Jews who were not commonly considered an anthropological “race.” Granted, Reynaud-Paligot had limited space to deal with questions of great breadth. Within that compass, she has succeeded in presenting a comparative and transnational study of great usefulness to advanced students as well as to scholars who would like an introduction to the contributions of racial theory to nationalism.

NOTES

[1] Carole Reynaud-Paligot, La République raciale 1860-1930: Paradigme racial et idéologie républicaine (Paris: PUF, 2006) and Races, racisme et antiracisme dans les années 1930 (Paris: PUF, 2007).

[2] Abel Hovelacque, Langues, races, nationalités (Paris: Ernest Leroux, 1873).

[3] Most recently in the essay collection by Claude Blanckaert, ed., De la Race à l’évolution. Paul Broca et l’anthropologie française (1850-1900) (Paris: L’Harmattan, 2009).

[4] Amédée Thierry, Histoire des gaulois (Paris: Sautelet, 1828), 3 vols.

[5] Alfred Fouillée, “La Psychologie des peuples et l’anthropologie,” Revue des deux mondes 127(1895):365-396, esp. p. 396.

[6] For previous literature on Vacher de Lapouge, see Pierre-André Taguieff, La Couleur et le sang: doctrines racistes à la française (Paris: Editions mille et une nuits, 2002); Jennifer Hecht, End of the Soul:Scientific Modernity, Atheism, and Anthropology in France, 1876-1936 (New York: Columbia University Press, 2003); Benoît Massin, “L’Anthropologie raciale comme fondement de la science politique; Vacher de Lapouge et l’échec de ‘l’anthroposociologie’ en France 1866-1936,” in Claude Blanckaert, ed., Les politiques de l’anthropologie (Paris: L’Harmatttan, 2001), pp. 269-334.

[7] Gérard Noiriel, Les Origines républicaines de Vichy. (Paris: Hachette, 1999); Gérard Noiriel,

Immigration, antisémitisme et racisme (XIXe-XXe siècle): Discours publics, humiliations privées (Paris: Fayard, 2007).

Martin S. Staum, Professor Emeritus

University of Calgary

mstaum@ucalgary.ca

H-France Review Volume 12 (2012)

ISSN 1553-9172

Interview de Carole Reynaud-Paligot

 Interview de Carole Reynaud-Paligot (septembre 2019)

Association des diplômés de Sciences Po Grenoble

https://diplomes-iepg.fr/gre/oubli_id_envoi2.php


Carole REYNAUD PALIGOT (1988 PO)

Quels souvenirs gardez-vous de Sciences Po Grenoble ?

J’ai beaucoup apprécié son enseignement pluri-disciplinaire. Je garde également le souvenir d’enseignants motivés, passionnants mais aussi d’une formidable amitié. Et un cadre magnifique, un décor de montagnes que de rares sites peuvent proposer en France.

A quel moment avez-vous choisi d’effectuer vos études à Sciences Po ?

Un peu tardivement, après avoir réussi une première année d’histoire à Lyon II. J’ai passé un bac scientifique au lycée de Bourgoin-Jallieu mais, depuis la classe de 3e, j’étais très intéressée par l’histoire contemporaine. Je suis issue d’un milieu populaire et lorsqu’il a fallut choisir une orientation, j’ai opté pour l’histoire plutôt que la sociologie car les débouchés semblaient incertain en sociologie alors que je pouvais devenir professeur d’histoire. J’avais une amie d’enfance qui avait intégré Sciences Po Grenoble et suivre des enseignements plus en prise avec la société contemporaine m’attirait beaucoup. J’ai donc choisi de passer le concours de l’IEP de Grenoble tout en continuant en parrallèle mes études d’histoire.

Quel était votre projet professionnel à l’époque ?

Lors de ma première année à Sciences Po, mon horizon des possibles s’est élargi. Le journalisme m’attirait parce que l’analyse de la société contemporaine m’intéressait mais ce n’est que lorsque j’ai effecuté mes premières recherches pour mon mémoire de l’IEP que ma passion pour la recherche s’est révélée.

Vous avez pourtant choisi un sujet loin de la société d’aujourd’hui ?

Il était en relation avec mon histoire familiale et ma politisation. Mes grands-parents étaient de modestes paysans, une de mes grands-mères avait été ouvrière dans une usine de textile du Dauphiné et j’étais fascinée par le mouvement anarchiste depuis mon adolescence. J’ai ainsi commencé mes premières recherches aux archives départementales sur la révolte à l’occasion du 1er mai 1890 à Vienne dans l’isère.

Votre passion pour la recherche ne vous a pas quitté depuis ?

Effectivement, j’ai décidé d’intégrer un DEA à l’EHESS avec un nouveau travail de recherches sur un hebdomadaire anarchiste, Les Temps Nouveaux, un journal très lié aux peintres néo-impressionnistes et aux poètes symbolistes. L’intéret pour les avant-gardes politique et artistique m’a conduit jusqu’aux surréalistes auxquels j’ai consacré ma thèse (Parcours politique des surréalistes 1919-1969, CNRS éditions, 1995, 2010). Puis dans le cadre de mon HDR, un autre vaste sujet de recherches s’est ouvert, celui de la racialisation des identités collectives aux XIXe et XXe siècles, il a donné lieu à la publication de trois livres et ce n’est sans doute pas fini… car le processus de racialisation est toujours opératoire dans les sociétés d’aujourd’hui.

Vos activités de recherche ne se limite pourtant pas à la publication de livres.

Evelyne Heyer m’a donné l’occasion d’être co-commissaire scientifique de l’exposition du Musée de l’Homme à Paris « Nous et les Autres. Des préjugés au racisme ». Cette exposition a ensuite circulé en province. On a écrit ensemble un ouvrage destiné au grand public publié chez Flammarion (On vient vraiement tous d’Afrique ?, Champs, 2018) un projet de BD est en cours…

Vous avez aussi eu des expériences d’enseignement variées.

J’ai enseigné dans plusieurs universités françaises, dans des départements d’histoire, de sociologie, de sciences de l’éducation mais aussi dans les antennes parisiennes des universités américaines. Cela a constitué des expériences très formatrices.

Carole REYNAUD PALIGOT







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